Mes courts récits littéraires

Tyrannie de la mécanique des fluides

Mes courts récits littéraires sont des textes écrits en quelques heures, peu travaillés parce qu’ils surgissent en moi de manière fulgurante, au gré d’un souvenir, d’une émotion, d’une odeur…

Souvenir d’une PMA (procréation médicalement assistée) il y a huit ans… Depuis, il y a Juliette, qui vient de fêter ses 7 ans et Raphaël, 5 ans. Depuis il y a une maman reconnaissante à tout jamais d’une FIV…

***

Tu es revenu. Je viens de te sentir couler dans ma culotte. J’enregistre l’information : ce n’est pas encore pour cette fois. Voilà, c’est noté. Je remarque que mon cœur ne s’emballe pas. Je m’habitue aux déceptions. Vaguement, je pense aux piqures dans le ventre. Je balaie l’image d’un geste. Cela ne sert à rien de s’apitoyer et comme je suis en réunion avec mon équipe, je vais te montrer que tu as beau te manifester, tu n’es pas ma priorité. Je suis encore maitresse de mon corps, non ? Tu crois que je vais tout laisser là pour me précipiter aux toilettes ? C’était il y a un an, ça. Depuis, tu le sais bien, je me suis endurcie. Je croise les jambes. Mon entrejambe est comprimé entre les plis de mon pantalon. Je resserre l’étreinte. Ça me fait mal. Je ravale le liquide chaud à l’intérieur de moi. Je ne peux pas m’occuper de toi. Tu comprends, j’ai beaucoup de dossiers à gérer. Et toi, ce matin, tu n’étais pas prévu, mais les obstacles, c’est mon quotidien. Je suis entraînée à les régler. Je suis les règles. Je suis mes règles.

Je suis fâchée de ne pas t’avoir anticipé. Q’est-ce que je croyais ? Que tu allais respecter le protocole ? J’ai fermé la porte de mon bureau. Je ne veux pas être dérangée. Tu n’es pas une petite tache, tu es une mare, un flot incessant. Je me vide de toi, tu arrives par spasme, par secousse, et à chaque sac et ressac, tu déposes tes déchets. Ma culotte est une poubelle.

Ça n’a pas marché. Déjà ? Oui déjà. Je raccroche.

Il faut que je te dise que nous ne t’attendions pas avant la semaine prochaine. Un truc a foiré. Je pense à Boris Vian : il y a quelque chose qui cloche là-dedans, j’y retourne immédiatement. Tu es ma bombe atomique. Le problème, tu comprends, c’est qu’il s’agit de mon corps. Tu crois peut-être que je le connais bien. Tu te trompes, je n’ai aucune idée de ce qu’il fait ou de ce qu’il ne fait pas. Il est très indépendant de moi. D’ailleurs, tu en es la preuve. Tu aurais pu réagir différemment avec les piqures d’hormones. Tu aurais pu accueillir le sperme de J. avec enthousiasme, non ? Tu en as décidé autrement. Qu’y puis-je ? Pas grand chose. D’ailleurs, les médecins sont d’accord sur ce point. Ils se sont emparés de mon corps. Je suis devenue un trou dans lequel on insère des tubes, des sondes, des doigts recouverts de caoutchouc. Ça fait un an que ça dure. La seule chose qui ne rentre jamais, c’est le sexe de J. C’est un comble, non ? Mais, tu comprends, nous n’avons plus le goût, nous sommes épuisés.

Sur le chemin du retour du bureau, je me suis arrêtée pour commander des sushis. Je ne suis pas enceinte, autant bouffer du poisson cru. Je sais, je suis cynique. Que veux-tu, je crève de mes cycles. Tu nous détruis à petit feu. Nous ne faisons plus l’amour, nous ne faisons plus la cuisine, nous ne sortons presque plus. Nous végétons. Nous ne pensons qu’à ça. Tout le temps, sans cesse, toujours. Mon ventre est marqué de points bleus. J’ai pris du poids. J. aussi. J’ai des vertiges, j’ai des maux de tête. Mais tu sais, je suis une personne très souriante, alors tout va bien pour mon entourage.

Ma sœur me dit qu’elle attend son deuxième enfant. Nos cycles concordaient, elle pour son second, moi pour mon premier. On se tenait au courant. On se disait : ce sera pour le mois prochain. Elle le sait depuis trois mois. Elle m’a coiffée au poteau. J’ai perdu. Tu me dis que je ne devrais pas le prendre comme ça, que ce n’est pas une compétition. J’ai envie d’aboyer. Qu’est-ce que tu en sais, toi qui viens briser mes espoirs tous les mois. Je me sens trahie. Ma voix est fausse. Désolée. J’ai honte. Je devrais me réjouir pour les autres. Ma tristesse est égocentrique. On ne se comporte pas comme cela avec ses proches, on se réjouit de leur bonheur.

Ça arrivera. Soyez patients. C’est une question de temps. Arrêtez d’y penser et ça viendra tout seul. Il n’y a pas de raison que ça ne marche pas. Allez, gardez la tête haute. Au pire, il y aura l’adoption. Qui a dit qu’un enfant c’est obligatoire. Profitez à fond parce qu’après vous serez pied et poings liés. Dormez, dormez parce qu’après vous serez exténués. Je souris, je suis trop polie pour leur dire d’aller se faire foutre.

Le pire, tu sais, c’est que je n’étais pas certaine de vouloir un enfant. Mais les années passaient et il a fallu se décider. J’aime les expériences et celle-ci semblait assez intense. Disons d’après ceux qui sont parents. Dommage de passer à côté, nous sommes-nous dit J. et moi. Alors, on essaie ? Oui. Puis, j’ai cru que ce serait une questions de mois. Deux ans ont passé. Au début, je n’y prêtais pas vraiment attention, mais peu à peu, je ne sais pas comment, la machine s’est emballée et je n’ai pensé qu’à cela. Es-tu conscient de la souffrance que tu engendres chaque mois ? Es-tu conscient de ta cruauté lorsque tu arrives avec quelques jours de retard ?

Je passe des heures à consulter des forums. Les filles y déballent leur vie avec tant de détails que j’ai l’impression d’être dans une série dramatique de la télévision. Elles parlent un langage que je ne connais pas : gygy, taux HCG, taux AMH, Purgeron, Ovitrelle, Menopur, IAC, bb1, bb2, blablabla, blablabla, blablabla. Pourtant moi aussi je suis en plein dedans. Je suis à côté de la plaque. Je ne prends peut-être pas les choses assez sérieusement. Quand avez-vous eu vos dernières règles ? Je ne sais pas. Je bafouille. Le sourcil de mon interlocuteur se lève, impatient. On n’est pas là pour se faire engueuler, on n’est pas là pour se faire assommer. Il faut que je me secoue, que je note la mécanique de mes fluides au jour près. Il n’y a pas de place à l’évasif. Moi j’entends, il n’y a pas de place à l’évasion.

Tu comprends, je n’ai jamais fait vraiment attention à toi. Tu vas et tu viens. Il y a une semaine avec et trois semaines sans. Ce n’est pas compliqué. Pourquoi devrais-je savoir exactement quand tu es censé arriver. Quand tu es là, je mets une feuille dans ma culotte et tu la colores, on pourrait y faire un test de Rorschach. Je te trouve beau, tu sais. Ton rouge est écarlate. Je t’aime bien. Je ne dis surtout pas ces choses-là devant les autres, ils me prendraient pour une folle. J’ai compris il y a longtemps que je suis censée te subir, pas t’admirer. Tu es poétique. Ça ne se note pas par une croix dans un petit carnet la poésie. Ça vit en soi. On ne forme qu’un seul et même corps toi et moi. Mais depuis, j’ai appris à te dissocier de moi. Je dois t’observer, t’étudier, te noter.

Je t’aime moins. Je te redoute. Tu es devenu mon ennemi. Tu comprends, on est tout un bataillon de professionnels à lutter contre toi, et tu te permets de nous faire la nique. Comprends que cela nous agace. Tu n’es pas bon pour les statistiques du laboratoire.

Je mélange le nom des médicaments, je m’emmêle dans mes rendez-vous à la clinique. Les filles continuent sur les forums, elles enquêtent, questionnent, font de la stratégie. Je suis dépassée. On recommence. Piqures, fatigue, pleurs, métro, travail, sourires, politesse. Lorsque je marche dans la rue, je tangue. J’ai peur de m’effondrer. Je vois des points noirs aux halos lumineux danser devant mes yeux. Souvent, je tremble. Les effets secondaires n’ont pas leur place au bureau. Je marche dans mon pantalon moulant, ma blouse en soie bleu, mes talons. Mes cheveux blonds sont magnifiques. Je dirige, je commande, je souris, je suis brillante. Sous mes vêtements, ma peau est violacée. Dans mes entrailles, mes ovules sont brutalisés.

C’est Noël. Nous nous envolons pour San Francisco. Une semaine de répit. Je porte des bottes marrons, une robe en laine verte émeraude et un blouson en cuir. J. est beau. Toi, tu n’es pas là. Nous sommes heureux, nous parcourons la ville du matin au soir. À nouveau, le monde nous appartient. Nous immortalisons nos visages, appuyés l’un contre l’autre, les yeux fermés vers le ciel pour cueillir les tièdes rayons de soleil. En face de nous, Alcatraz.

Le retour est un choc. Je reprends l’avion pour traverser l’Atlantique. Le petit garçon de ma sœur est né. J’ai envie de le rencontrer et de voir ma famille. Erreur. Tu débarques. Je m’effondre. Dans la douceur de San Francisco, j’ai imaginé que l’impossible était possible. En plus, tu n’es même pas beau. Tu es maronnasse, tu es épars, tu laisses des traces durant deux jours, puis tu disparais. Tu me fais douter. Ma sœur suggère : des règles anniversaires ? Je découvre le mot et sa signification. Pourquoi tout le monde semble en connaître plus que moi ? Je veux y croire. Et si c’était vrai. Tu me laisses mariner quelques jours, puis tu t’affirmes. Tu n’as pas été franc avec moi. Tu sais, je préfère quand tu ne te caches pas.

Pour la première fois, je n’arrive pas à tenir mon rôle de composition. Je me morcelle. Tu étais si joyeuse lorsque tu es arrivée, me dit ma mère. Je prends sa remarque pour une critique. J’ai l’impression de gâcher la joie de ma famille réunie autour du nouveau-né. Je mets ma sœur mal à l’aise. Je m’en veux de ne pas réussir à retenir mes larmes. Je ne dors pas la nuit. Je suis épuisée le jour, je m’endors sur le canapé. Ils me réveillent. Ne dors pas, sinon tu ne dormiras pas ce soir. Je m’arrache au sommeil. Mes yeux sont si lourds. Je voudrais dormir à tout jamais. Ne te laisse pas aller, secoue-toi un peu, me disent-ils. Solitude incompréhensible de l’être entouré par son foyer. Je ramasse mes morceaux et je les ajuste sur mon visage. Le masque paraît fonctionner. On te retrouve enfin, se réjouissent-ils.

Retour à la case départ. Non, ce n’est pas tout à fait exact car au départ, il y avait l’espoir et la méconnaissance du processus. Aujourd’hui, il y a le désespoir et les effets secondaires. Il n’y a pas de case pour cela. Je pense au plateau du Monopoly. Il faudrait y rajouter une case pour les personnes ruinées.

On se tient par la main dans la salle d’attente. On passe en salle d’examen. On attend. Souvent longtemps. Alors pour tuer le temps, on se prend en photo. On fait des mises en scène. On est drôles, tu sais, avec les jaquettes d’hôpital et les filets bleus dans nos cheveux. On en a tout un album. Il faut bien qu’on y mette un peu d’humour. Tu comprends, on est des personnes joyeuses au quotidien, mais on l’a oublié. Alors, on se met à rire, on est moches sous les néons blafards, on est habillés avec du papier, je vais bientôt écarter les jambes pour l’échographie pelvienne, je vais avoir du gel bleu glacé partout, je vais être dégueulasse, J. va se masturber dans la salle spécialement conçue pour la récolte de la semence. Tu ne vois pas pourquoi je ris. Tu ne vois vraiment pas ? Tu as juste à prendre un peu de hauteur et à contempler la vie. Ce n’est ni grave, ni pas grave, ni juste, ni injuste. C’est juste la vie. C’est notre vie et elle nous arrive car nous sommes capables de l’affronter, de l’accepter, de l’aimer, d’en jouir.

Alors, je te le demande très gentiment : pourrais-tu, s’il te plait, disparaître et revenir dans neuf mois ?

***

Un texte de Delphine Folliet, 2020.

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