Mes courts récits littéraires

Les corps étrangers

Mon bébé est né. Je suis seule dans la chambre d’hôpital. Je parle à voix-haute et je répète : Mon bébé est né. Je ne reçois aucun écho. Je ne dois pas être sur la bonne fréquence. Mon encéphalogramme émotionnel est plat. Mes yeux descendent sur mon ventre, vide, gros, flasque. En trois poussées, il a perdu tout intérêt. La seule attention qu’il attirera désormais est celle du pèse-personne et du coach sportif. Chaque jour, je contrôlerai ma nourriture et j’attendrai impatiemment les quelques semaines de répit pour mon utérus avant que je ne fasse subir à mes abdominaux des séances d’efforts quotidiens. Je n’aurai qu’un objectif : effacer toute trace de l’enfant. Mon ventre devra être celui d’une femme, pas celui d’une mère.

Mais pour l’instant, je ne sais rien de tout cela.

Mon bébé est dans mes bras. Je ne le connais pas. Lorsqu’il est sorti de mon vagin, j’appréhendais de ne pas le trouver beau. Même si tous les nouveaux-nés sont moches, certains le sont particulièrement. Je me souviens avec une clarté fulgurante la seconde où je l’ai vu entre mes cuisses repliées. Le médecin l’a soulevé et me l’a montré. Ouf, ça va, il n’est pas affreux. La délivrance éprouvée lors de l’expulsion n’est rien par rapport au soulagement ressenti concernant le physique de l’enfant. J’ai déposé le bébé sur ma poitrine, il bougeait tout doucement, comme au ralenti. Chaque geste était délicat. Il découvrait l’espace. Ses yeux s’ouvraient et se fermaient. Il reniflait comme un chiot. J’ai regardé ses doigts, ses ongles, sa poitrine qui se soulevait, sa peau violacée, ses cuisses et ses pieds. Il est maigre. Frêle. Décharné. On n’accouche pas d’un bébé potelé.

Il paraît que c’est mon enfant. Je n’en doute pas, mais la situation me semble irréelle. Je le voulais tellement ce bébé. Maintenant il est là et j’attends.

Je regarde par la fenêtre. J’ai un bas de pyjama bleu marine large et doux, avec une ceinture haute, un T-shirt blanc avec des petits boutons nacrés ouverts sur ma poitrine. J’ai relevé mes cheveux blonds. L’enfant est au creux de mon bras, il dort. Comme la ville que je contemple. Les lumières jaunes brillent au-dehors et le ciel rosit. Personne ne le sait, c’est mon petit secret : le bébé est né. J’ai un enfant. Je suis une femme avec un enfant. J’ai un café dans la main, je le bois à petites gorgées.

J’ai peur. Je suis debout depuis un long moment. Le poids de mes entrailles pèse sur mon entrejambe, gonflé, boursouflé, déchiré. Il y a quelques heures, je suis allée aux toilettes accompagnée d’une infirmière. Ma main a tamponné mon sexe avec du papier, je tâtonnais. Je n’ai rien reconnu par-là, j’étais perdue dans mon propre corps. Cet endroit m’est devenu aussi étranger que l’enfant. Je suis devenue une femme à deux inconnues.

J’ai déposé mon café sur le chariot d’hôpital qui sert de table de repas. Je m’éloigne. Mon amoureux entre dans la chambre. Il prend le café, le porte à ses lèvres et souffle doucement. La vapeur chaude lui fait fermer les yeux. Il sourit. Je m’éloigne un peu plus.

Nous avons l’autorisation de quitter l’hôpital. Nous nous empressons de jeter les vêtements et les boîtes de biscuits entamées dans le sac de voyage rose et blanc que j’avais préparé si soigneusement. Tout y avait été rangé savamment : les couches, les cache-couches, les pyjamas, mes culottes, mes pantalons, mais aussi un magazine. On ne sait jamais, on s’ennuie peut-être quand on accouche. Le sac est un fourre-tout. Nous sommes impatients de rentrer chez nous, de retrouver notre plancher qui craque, la lumière éblouissante qui jaillit entre les immeubles pour baigner de rayons notre salon, la chaleur du plaid sur le canapé, l’odeur du café. Le bébé s’est endormi dans le siège-auto. Nous allumons la radio, la vie reprend. Nos échanges sont triviaux : que va-t-on manger à midi, ira-t-on à la campagne à Noël, que pourrait-on regarder ce soir sur Netflix. Tout est redevenu normal. Nous chantonnons sur la musique qui passe à la radio. Nous sommes lui et moi. Le bébé émet des couinements que je n’ai pas envie d’entendre.

Nous sommes assis dans notre canapé. Le bébé est dans son transat, les poussins jaunes du tissu l’engloutissent. Il est si petit qu’on le distingue à peine dans cette mare aux canards. Mon amoureux regarde son téléphone. Je ne fais rien, je n’arrive pas à me concentrer. J’étouffe. J’ai besoin d’air. Il y a 48 heures, j’étais à la même place, grosse, lourde, allongée avec une boîte de chocolat offerte par mes collègues pour mon départ en congé maternité. J’ai l’impression qu’un siècle s’est coulé depuis. Je veux revivre, me sentir légère et gaie. On sort ? On va manger un morceau dans le quartier ? Il fait moins 10 degrés. Le bébé est au chaud contre moi. On avance main dans la main. J’ai envie de marcher. Tiens, on peut entrer dans cette boutique ? Puis dans celle-ci ? On marche encore un peu, on déambule. Je commence à transpirer, j’ai chaud et j’ai froid. Mon entrejambe me paraît si lourd. J’étouffe à nouveau. Je voudrais rentrer à la maison, s’il-te-plaît. Tu es toute pâle. Ça va ? Oui, ça va.

Pour une fois qu’on est tous les deux à la maison en pleine journée, on ne peut rien faire. C’est bête. On aurait pu aller au cinéma. Oui, mais on ne peut pas. L’enfant tête et s’endort. Je le dépose dans son couffin. Je me rappelle que, avant l’accouchement, je lisais un roman policier très prenant. Comment ai-je pu oublier ? Je ris de moi. Je me précipite dans ma chambre et j’ouvre les pages du livre qui trônait sur ma table de nuit. En quelques secondes, toute l’enquête me revient en tête et je jubile à l’idée d’avancer dans l’intrigue. Le bébé pleure. Il va peut-être s’arrêter. Il pleure toujours. Je lève les yeux du livre et je tends l’oreille comme si ce geste d’écoute allait avoir le don de suspendre les cris. Je retiens ma respiration, lui aussi probablement. Le silence dure quelques secondes, juste de temps de recommencer à me réjouir. Ce bébé m’agace. Il me force à me lever alors que je n’en ai pas envie.

Je le change, je l’allaite, je le laisse s’endormir contre mon corps. Au moins, j’aurai la paix. Mais je n’arrive pas à me concentrer quand il est là. Il fait des petits bruits de bouche qui me font craindre, à chaque fois, qu’il se réveille. Ma lecture s’interrompt sans cesse, je perds le fil. J’ai posé le livre et je regarde l’enfant. Il paraît que c’est le mien, mais j’ai du mal à y croire. Il est replié comme un petite boule de pain chaud, la tête abandonnée sur ma poitrine, la bouche rose légèrement ouverte.

J’ai honte. Cet enfant n’a pas de mère. Je m’accroche aux soins à donner à l’enfant. Cela me semble facile car tout est écrit dans le livre qu’ils remettent aux femmes enceintes. Changer la couche, donner le sein, faire du peau à peau, le bercer, l’enserrer dans l’écharpe de portage, je suis capable d’accomplir ces gestes. Je suis la routine à la lettre, sans réfléchir. Je suis une femme automate.

Tout le monde me dit d’en profiter car le temps passe vite et que du jour au lendemain, les enfants sont grands et s’envolent du nid. Je regarde le bébé et les vingt ans qui séparent aujourd’hui et le jour où il quittera la maison me semble une éternité lourde et pesante. Je pense que cela n’arrivera jamais. De toute façon, je ne vois pas bien de quoi il faut profiter. Je suis fatiguée par les tétées qui reviennent toutes les trois heures, jour et nuit. Fatiguée d’être enfermée seule à la maison pendant que mon amoureux travaille, pendant que mes amies travaillent, pendant que mes proches travaillent. Moi, je ne fais rien. Je ne lis plus, le roman policier végète toujours sur la table de nuit à la page 63. Il est sous mes yeux, mais je ne le vois pas. Je ne fais rien alors que je m’agite toute la journée. Je tire mon lait, je le congèle, je consulte les avis sur les poussettes, j’envoie les faire-part de naissance, je réponds aux nombreux messages, je prépare le repas pour mon amoureux, j’allaite, je change la couche, je fais une lessive, je l’étends, je berce l’enfant, j’allaite à nouveau. À la fin de la journée, il me semble que je n’ai toujours rien fait. Mon cerveau se vide. Mes neurones s’appauvrissent.

J’ai faim, mais je me retiens. Je haïs mes pantalons de grossesse.

L’enfant ne me quitte jamais. Le matin, je le glisse dans l’écharpe de portage et, sauf pour le changer, il y reste jusqu’au soir. Je développe une technique pour l’allaiter tout en le laissant contre moi. Cela me permet de vaquer à mes occupations. C’est un bébé facile. Pas de coliques, pas de reflux. Il tête, il sourit aux anges, il dort, il pleure parce qu’il a faim, il tête, il sourit aux anges, il dort, il pleure parce qu’il a faim. C’est cyclique, c’est répétitif, c’est ennuyeux.

Rideau noir. Je pleure.

Le temps passe tellement doucement. Il est tout petit! Mais c’est un nouveau-né ! Et vous sortez déjà avec lui ? Vous n’avez pas peur qu’il ait froid ? Couvrez-le bien ! Il a quel âge ? Quinze jours. Cela me semble trois siècles. J’ai tout oublié de ma vie d’avant. Pourtant, il y a trois semaines nous étions allés au théâtre et puis nous étions sortis souper en profitant du menu spécial servi à partir de 22h. Il y avait foule au restaurant. Le brouhaha, le tintement des couverts, le glouglou des bouteilles donnaient une allure de fête à ce samedi soir. La neige était déjà tombée et, encore fraîche, elle renforçait le sentiment de bien-être qui nous avait gagné en nous attablant tardivement, dans une atmosphère chaude aux plats réconfortants. C’était avant. Depuis tout a changé.

Il faut que cela cesse. Quelqu’un doit venir et prendre l’enfant. Ce n’est pas possible que la situation dure. Je veux retrouver ma vie, mon corps, mon âme. Qui suis-je dorénavant? Je suis fatiguée. Je voudrais quelques heures de repos. Non, je voudrais quelques jours. Non, je voudrais quelques semaines. Je n’ai plus d’énergie. Je me dépêche sans cesse. À la douche, aux toilettes, je me presse de peur que le bébé ne commence à pleurer. Les livres disent qu’il ne faut pas laisser pleurer un enfant, cela lui créé trop de stress. Alors je m’angoisse pour qu’il ne soit pas stressé. Dépêche-toi, dépêche-toi.

Maman est arrivée. C’est son troisième petit-enfant. Elle le découvre avec bonheur et retrouve des sensations maternelles bien lointaines. Allez-vous en! Allez faire un tour! Profitez-en puisque je peux m’en occuper! J’accepte sans hésiter. Je porte encore mes habits de grossesse, mais j’ai les cheveux propres, des boucles d’oreille et du maquillage. Je me sens si légère. Je m’accroche au bras de mon amoureux et nous marchons dans la neige. L’air glacial est divin quand on est libre. Nous rencontrons des amis au café. Le hasard existe encore! Nous bavardons, nous rions, nous projetons des prochaines sorties. Je dévore un hamburger à pleines dents, je redemande de la mayonnaise. Nous marchons encore un peu, nous flânons dans le froid. J’ai tout oublié. Je n’ai pas pensé une seule fois à l’enfant. Peut-être une fois, mais alors un nuage gris s’est abattu sur moi. Je l’ai chassé. Et j’ai profité.

Les heures ont passé et il faut rentrer. La nuit pointe, et plus nous nous rapprochons de la maison, plus l’étau se ferme. La prison m’attend. Maman ne sera pas toujours là, elle repartira chez elle. Je gravis les escaliers du pas du condamné. J’entends de l’autre côté des petits bruits, des petites bulles, des petits sons. Mes seins se tendent et je sens le lait qui les irrigue. La lumière est douce et l’odeur qui émane de la cuisine est alléchante. Les gazouillis de mon bébé me font sourire. Brusquement, il me manque. Il est à quelques mètres de moi et mon ventre se tord de son absence. Je me dépêche d’enlever mes bottes pleines de neige. Vite, je me précipite. Mon bébé, mon enfant, tu es là, je suis là, je suis ta maman, tu es ma fille. Je ne te quitterai jamais. Je t’aime de tout mon cœur, de toutes mes forces et de toute mon âme.

2 réflexions au sujet de “Les corps étrangers”

    1. Merci beaucoup ! Et moi, je me sens moins seule de le partager avec toi, avec nous toutes. Ce qui m’étonne encore, six ans après avoir accouché de mon premier enfant, c’est la fulgurance des sentiments et des liens d’attachement. Calme plat pendant des semaines, puis en quelques secondes, ma fille a fait jaillir l’amour dans mon cœur !

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